Sophie Bourgenot’s drawing unfolds as a space of emergence, where the visible and the invisible, perception and inner vision, continuously interact.
Her work has been the subject of critical texts by writers, poets, and art critics. These writings highlight a practice where drawing becomes a site of transformation, revealing forms, presences and inner movements.
These texts offer different perspectives on her work, from an inner sense of mastery to the experience of presence.
This text highlights the organic and intuitive nature of her drawing practice.
Chère Sophie,
Je viens de contempler vos dessins exposés à la Galerie. Avec des mots maladroits, je vais tenter de dire ce qui me vient à l’esprit. D’emblée ceci : une heureuse impression de maîtrise qui se dégage de l’ensemble. Non une maîtrise obtenue à force de sévères disciplines imposées du dehors; plutôt celle d’une plante lentement, patiemment acquise, obéissant à des lois internes qu’éclaire l’instinct sinon l’intuition. Il en résulte ces frémissantes éclosions qui s’offrent à nos yeux. En chaque entité – fleur, fruit, visage – on constate cette juste répartition des ombres et des éclats, des formes géométriques ou anguleuses et celles plus sinueuses ou arrondies. Ce qui les structure, plus que des lignes de contours, ce sont des traits vivants tissés de nervures et gonflés de sève qui ont le don de saisir les choses par leurs racines. On devine chez vous le souci d’atteindre toujours la vision, laquelle implique fusion des éléments contraires, union de choses avec leur résonance.
A propos du dessin, vous m’aviez parlé de votre passion, tout en vous plaignant d’un certain « manque de facilité ». Pour moi, ce manque est fécond. Je pense à un Cézanne, à un Matisse, qui eux non plus ne possèdent pas ce qu’on appelle la « virtuosité ». D’où cette singulière expressivité qui n’est qu’à eux, parce qu’inlassablement pensée et approfondie. Je ne doute pas que vous soyez sur la bonne voie.
François Cheng
Key insights (English)
In this letter, François Cheng highlights the organic and deeply internal nature of Sophie Bourgenot’s mastery. Rather than a skill shaped by external discipline, her drawing emerges from a slow, intuitive growth, guided by inner necessity.
He emphasizes the vitality of her line — rooted, alive, and capable of grasping the essence of things. Her work reveals a constant search for vision, understood as a union of opposites and resonant elements.
What might appear as a lack of ease becomes, in his view, a fertile strength — echoing artists such as Cézanne or Matisse — giving rise to a singular and deeply thoughtful expressiveness.
Original text in French.
From this inner mastery, the drawing unfolds further as a space where forms begin to emerge and reveal themselves.
This text explores the transformation of drawing into a space of emergence and living matter.
Je vois que Sophie Bourgenot dessine comme elle peindrait. Le trait est si serré, le jeu du gris, du noir, du blanc, si dense, que le dessin est à la fin peinture d’ombre et de lumière. La feuille devient tableau. Le trait se fait surface, le fil se fait tissu, étoffe, plis. Sans que l’artiste l’ait voulu, sans que l’artiste y ait songé, il arrive que dans l’entrelacs des feuilles et des branches, un visage, un être, une bête, un oiseau, apparaisse, transparaisse, et nous regarde, nous surprend. Les yeux et le museau d’un renard ou d’un loup. Deux enfants endormis ou sur le point de naître. La blancheur d’un nuage qui s’étire est une aile. Ce que nous tenions pour l’exactitude du réel se révèle de la nature du rêve. Le réel est sourd, inerte, si le rêve, comme une lumière derrière le papier d’une lanterne japonaise, ne l’illumine, ne le
révèle.
De même, on pourrait croire que Sophie Bourgenot se voue, quand elle dessine, à l’immobilité de ce qu’elle a choisi de représenter, de ce à quoi elle consacre son temps, le temps d’une contemplation active. Mais bientôt, et comme tout à l’heure surgissaient des êtres dans les feuillages et les remous du ciel, il apparaît que tout dans cette peinture est mouvement. Tout se meut, et veut grandir, se développer, éclore, s’épanouir. Toute forme est une force. Et ce n’est pas notre regard qui s’avançant aperçoit des êtres que la première apparence dissimulait, c’est l’invisible, et ce qui veut être, qui se cherche un chemin et vient à notre rencontre.
Et l’une des fonctions de l’artiste est d’être le témoin de cette aspiration, et, à sa façon, selon ses forces, le serviteur. L’essence de l’art n’est pas alors, et seulement, de guérir, d’apaiser, il est de délivrer.
Key insights (English)
Claude-Henri Rocquet describes Sophie Bourgenot’s drawing as a form of painting, where density, texture, and tonal depth transform the page into a living surface.
Lines become matter – threads, fabric, folds — from which figures seem to emerge spontaneously: faces, animals, presences that appear and reveal themselves within the interlacing of forms.
His text highlights a constant shift from the visible to the invisible, from reality to dream. What first appears as observation gradually opens into a deeper, inner vision.
Far from stillness, her work is driven by movement, growth, and emergence. It is not only the viewer who discovers the image — but something within the drawing that comes forward to meet the viewer.
Original text in french
These emerging forms expand into a broader field of transformation, shaped by memory, references, and symbolic structures.
This text explores the metamorphic dimension of her drawing practice, where forms emerge, transform, and unfold across time and perception.
Qu’ils manifestent le hiératisme inhérent aux rochers et menhirs, le mouvement jaillissant des cascades ou la vibrance des arbres, les dessins de Sophie Bourgenot donnent à voir un monde animé – mu par une âme. Ses œuvres traduisent une expérience de communion avec les éléments. Cela passe par la déconstruction des règles de composition traditionnelles reposant sur le découpage du paysage en plans hiérarchisés. L’échelle est brouillée : le regard, naviguant entre microscopie et macroscopie, fait l’expérience d’une totalité et d’où le sublime émerge.
Le dynamisme des images réside aussi dans la matérialisation, par le trait, d’une tension entre différentes forces physiques qui se défient sans jamais se combattre. La dialectique entre points et contrepoints, retenue et jaillissement, équilibre apollinien et déséquilibre dionysien s’incarne à travers le motif de la torsion qui scandent ses compositions. De ce bouillonnement polyphonique naissent des correspondances formelles aux potentialités métamorphiques. Un rocher se mue en créature, un visage se révèle dans le feuillage, les rides de l’eau dessinent une descente de croix. Dans une grande fluidité, accentuée par la brillance de la mine graphite, les formes sculptées sur le papier s’hybrident et se déploient.
Si l’image est changeante, c’est que l’artiste s’imprègne de multiples références. On retrouve dans son travail le noir et blanc des gravures germaniques, le foisonnement des peintures de Grünewald où les figures criantes s’entremêlent, la synthèse des miniatures persanes, la souplesse des reliefs romans ou encore le symbolisme d’un Gudea au vase jaillissant. Des obsessions de l’artiste aux apparitions émergeant de ses dessins, tout indique que l’œuvre de Sophie Bourgenot est marquée par l’intuition, la cyclicité et la durée. Et comme le dit Bergson : « L’univers dure. Plus nous approfondirons la nature du temps, plus nous comprendrons que durée signifie invention, création de formes, élaboration continue de l’absolument nouveau ».
Key insights (English)
Mathilde Badie highlights the metamorphic nature of Sophie Bourgenot’s drawings, where forms continuously shift between mineral, vegetal, and living presences. Rooted in a rich network of artistic and symbolic references, her work unfolds through intuition, duration, and transformation.
The waterfall emerges as a central motif — a space of tension, rupture, and renewal — reflecting a deeper meditation on impermanence. Through an immersive and sensory approach, the drawings open a passage toward other perceptual and temporal realities.
Original text in French.
Beyond symbolic and temporal dimensions, the work is also grounded in a direct, physical engagement with the living world.
This text emphasizes the vital energy of her line and her immersive approach to drawing through direct engagement with natural elements.
Les lignes vibrent sur le papier et s’élancent dans une dynamique, comme un élan de vie. Par une maîtrise précise des modelés et des formes naturelles, Sophie Bourgenot nous met en contact avec le vivant. Dans un dialogue intime avec la musique de Jean Holtzmann et les créations olfactives de Rami Mekdachi, les dessins de Sophie Bourgenot nous transportent au milieu des cascades pour une rencontre synesthésique.
Après s’être intéressée aux pierres levées de Bretagne et de Corse, Sophie Bourgenot a choisi de s’immerger aux pieds de trois cascades dans le Sud de la France. Par sa monumentalité et l’intensité du bruit du torrent qui claque le rocher, la cascade met à l’épreuve le corps. Pendant plus de huit heures par jour, seule avec la nature, l’artiste s’est imprégnée du mouvement de l’eau et petit à petit, s’est détachée de son monde mental pour entrer en osmose avec les éléments. Dans cet écosystème qui permet d’accéder à soi, Sophie Bourgenot nous ouvre alors les portes d’un espace hors du temps.
Le tableau Ces rivières qui coulent en nous, dont le titre de l’exposition est tiré, représente l’instant fatidique de la chute violente du fleuve qui se fracasse contre la roche, sans possible retour en arrière. Du haut de ce point de vue vertigineux, on assiste, impuissant, à ce saut dans le vide, indomptable, inarrêtable, puis à la dispersion déchaînée de l’eau se transformant délicatement en écume vaporeuse.
Un panneau vertical, La Course de l’eau, saisit le motif plus en aval. L’eau claire s’agite et s’écoule dans son lit de pierre. Un contraste très fort est créé entre le noir profond du minéral, et les nuances grises de la mine de plomb qui court sur le papier en de multiples variations. La matière mate et calcinée du fusain s’oppose à celle lisse et irisée du graphite, retranscrivant le rapport tumultueux de la rivière et de la roche. Le cadre resserré choisi par l’artiste transforme le paysage en un environnement abstrait, dans lequel l’on se laisse porter dans les rapides par le mouvement des lignes.
Plus loin, le rythme ralentit. Une plus grande sérénité émane de l’œuvre intitulée Prière. L’eau est calme, sa surface plane reflète les branches des arbres qui se courbent pour venir l’envelopper avec tendresse. Dans cet instant solennel, l’artiste nous invite à pénétrer dans un espace sacré, un temple.
Union du minéral et de l’aquatique, la cascade est le résultat d’un couple naturel que tout oppose, plein de tensions et de contradictions. Dans la philosophie, la cascade, en perpétuelle fluctuation, est synonyme de l’impermanence. Pour Sophie Bourgenot, c’est un symbole de transformation dans la vie, un moment de bascule où l’eau, qui suit son cours habituel, est entraînée dans une chute extrême à laquelle se succède une réorganisation.
Tout au long du parcours de cette exposition immersive, de subtils effluves d’herbes et de pierres mouillées se mêlent à des paysages sonores. Tous nos sens sont éveillés et sont autant de clés qui nous permettent d’accéder à d’autres réalités.
Key insights (English)
Charlotte Hédé-Haüy emphasizes the vital and dynamic energy of Sophie Bourgenot’s line, which conveys a direct connection to the living world. Through sustained immersion in natural environments, particularly waterfalls, the artist develops a practice rooted in physical experience and sensory perception.
Her drawings extend beyond the visual, engaging sound and scent to create a synesthetic experience. This process leads to a state of osmosis with the elements, opening onto a suspended, timeless space.
Original text in French.
This immersion gradually gives way to a more contemplative space, where attention and presence become central.
This text explores a contemplative approach to drawing, where attention, silence, and presence become the core of the artistic experience.
On pourrait dire qu’une des tâches de la peinture est de recueillir et de célébrer la présence. Présence du monde, présence d’un visage, d’un paysage, d’un objet.
C’est à ce titre que l’oeuvre de Sophie Bourgenot nous touche.
Son regard, recueilli dans la contemplation, invite à faire silence, à nous émerveiller devant l’inouï de la présence.
Ses fruits, ses légumes, ses fleurs reposent dans une lumière tranquille. Ils répandent autour d’eux silence et paix. On dirait que l’artiste éprouve de la gratitude envers le simple être là des choses.
Elle est pur réceptacle. Elle accueille le monde comme une terre recevante. Et nous voici, nous aussi, recueillis vers l’essentiel.
Elle caresse du regard le velouté d’un fruit, d’un poivron, d’une plante, qui ressemblent à une chair soyeuse. Et cela avec cet instrument qui est la mine de plomb: ses noirs, ses nombreuses nuances de gris, de blancs, irradient dans la sobriété et l’effacement. L’artiste elle-même s’efface devant la présence qu’elle se contente de recueillir.
Certains tableaux, plus récents, tout aussi sobres et dépouillés, sont réalisés avec des crayons de couleur.
A côté des oeuvres qui baignent dans l’immobilité de la présence, d’autres semblent dévoiler davantage l’intériorité de l’artiste: elles sont parcourues par un frémissement, un ondoiement, ou peut-être un vent qui balaie le paysage. Une étrangeté advient.
On s’interroge : qu’est-ce que ce battement qui fait ployer les plantes et les arbres, d’un bout à l’autre du tableau ? Une palpitation secrète, celle d’une joie, d’une ferveur, ou bien quelque menace qui rôde ?
A chacun de décider. Peut-être tout ensemble, car, bien souvent, l’artiste véritable célèbre la complexité de l’existence, où tout coexiste : bonheur et menace, joie et inquiétude. Toute la gamme des sentiments et des perceptions qui constituent l’humain en sa vérité.
Seules comptent la profondeur et l’acuité du regard. C’est pourquoi l’oeuvre de Sophie Bourgenot mérite d’être saluée.
Key insights (English)
Janine Modlinger emphasizes the contemplative dimension of Sophie Bourgenot’s work, where drawing becomes an act of attention and receptivity to presence. Her practice reveals a quiet intensity, rooted in observation, stillness, and a deep sensitivity to the simple existence of things.
Moving between serenity and subtle inner tension, the drawings evoke a fragile balance between peace and unease, joy and latent threat. Through this nuanced perception, the work opens onto the complexity of human experience, where emotions and sensations coexist and resonate.
Original text in French.
Taken together, these texts reveal a practice in which drawing is no longer representation, but a living process through which forms, sensations, and presences come into being.