
Chère Sophie,
Je viens de contempler vos dessins exposés à la Galerie. Avec des mots maladroits, je vais tenter de dire ce qui me vient à l’esprit. D’emblée ceci : une heureuse impression de maîtrise qui se dégage de l’ensemble. Non une maîtrise obtenue à force de sévères disciplines imposées du dehors; plutôt celle d’une plante lentement, patiemment acquise, obéissant à des lois internes qu’éclaire l’instinct sinon l’intuition. Il en résulte ces frémissantes éclosions qui s’offrent à nos yeux. En chaque entité – fleur, fruit, visage – on constate cette juste répartition des ombres et des éclats, des formes géométriques ou anguleuses et celles plus sinueuses ou arrondies. Ce qui les structure, plus que des lignes de contours, ce sont des traits vivants tissés de nervures et gonflés de sève qui ont le don de saisir les choses par leurs racines. On devine chez vous le souci d’atteindre toujours la vision, laquelle implique fusion des éléments contraires, union de choses avec leur résonance.
A propos du dessin, vous m’aviez parlé de votre passion, tout en vous plaignant d’un certain « manque de facilité ». Pour moi, ce manque est fécond. Je pense à un Cézanne, à un Matisse, qui eux non plus ne possèdent pas ce qu’on appelle la « virtuosité ». D’où cette singulière expressivité qui n’est qu’à eux, parce qu’inlassablement pensée et approfondie. Je ne doute pas que vous soyez sur la bonne voie.

Je vois qu’elle dessine comme elle peindrait. Le trait est si serré, le jeu du gris, du noir, du blanc, si dense, que le dessin est à la fin peinture d’ombre et de lumière. La feuille devient tableau. Le trait se fait surface, le fil se fait tissu, étoffe, plis. Sans que l’artiste l’ait voulu, sans que l’artiste y ait songé, il arrive que dans l’entrelacs des feuilles et des branches, un visage, un être, une bête, un oiseau, apparaisse, transparaisse, et nous regarde, nous surprend. Les yeux et le museau d’un renard ou d’un loup. Deux enfants endormis ou sur le point de naître. La blancheur d’un nuage qui s’étire est une aile. Ce que nous tenions pour l’exactitude du réel se révèle de la nature du rêve. Le réel est sourd, inerte, si le rêve, comme une lumière derrière le papier d’une lanterne japonaise, ne l’illumine, ne le
révèle.
De même, on pourrait croire que Sophie Bourgenot se voue, quand elle dessine, à l’immobilité de ce qu’elle a choisi de représenter, de ce à quoi elle consacre son temps, le temps d’une contemplation active. Mais bientôt, et comme tout à l’heure surgissaient des êtres dans les feuillages et les remous du ciel, il apparaît que tout dans cette peinture est mouvement. Tout se meut, et veut grandir, se développer, éclore, s’épanouir. Toute forme est une force. Et ce n’est pas notre regard qui s’avançant aperçoit des êtres que la première apparence dissimulait, c’est l’invisible, et ce qui veut être, qui se cherche un chemin et vient à notre rencontre.
Et l’une des fonctions de l’artiste est d’être le témoin de cette aspiration, et, à sa façon, selon ses forces, le serviteur. L’essence de l’art n’est pas alors, et seulement, de guérir, d’apaiser, il est de délivrer.

Les lignes vibrent sur le papier et s’élancent dans une dynamique, comme un élan de vie. Par une maîtrise précise des modelés et des formes naturelles, Sophie Bourgenot nous met en contact avec le vivant. Dans un dialogue intime avec la musique de Jean Holtzmann et les créations olfactives de Rami Mekdachi, les dessins de Sophie Bourgenot nous transportent au milieu des cascades pour une rencontre synesthésique.
Après s’être intéressée aux pierres levées de Bretagne et de Corse, Sophie Bourgenot a choisi de s’immerger aux pieds de trois cascades dans le Sud de la France. Par sa monumentalité et l’intensité du bruit du torrent qui claque le rocher, la cascade met à l’épreuve le corps. Pendant plus de huit heures par jour, seule avec la nature, l’artiste s’est imprégnée du mouvement de l’eau et petit à petit, s’est détachée de son monde mental pour entrer en osmose avec les éléments. Dans cet écosystème qui permet d’accéder à soi, Sophie Bourgenot nous ouvre alors les portes d’un espace hors du temps.
Le tableau Ces rivières qui coulent en nous, dont le titre de l’exposition est tiré, représente l’instant fatidique de la chute violente du fleuve qui se fracasse contre la roche, sans possible retour en arrière. Du haut de ce point de vue vertigineux, on assiste, impuissant, à ce saut dans le vide, indomptable, inarrêtable, puis à la dispersion déchaînée de l’eau se transformant délicatement en écume vaporeuse.
Un panneau vertical, La Course de l’eau, saisit le motif plus en aval. L’eau claire s’agite et s’écoule dans son lit de pierre. Un contraste très fort est créé entre le noir profond du minéral, et les nuances grises de la mine de plomb qui court sur le papier en de multiples variations. La matière mate et calcinée du fusain s’oppose à celle lisse et irisée du graphite, retranscrivant le rapport tumultueux de la rivière et de la roche. Le cadre resserré choisi par l’artiste transforme le paysage en un environnement abstrait, dans lequel l’on se laisse porter dans les rapides par le mouvement des lignes.
Plus loin, le rythme ralentit. Une plus grande sérénité émane de l’œuvre intitulée Prière. L’eau est calme, sa surface plane reflète les branches des arbres qui se courbent pour venir l’envelopper avec tendresse. Dans cet instant solennel, l’artiste nous invite à pénétrer dans un espace sacré, un temple.
Union du minéral et de l’aquatique, la cascade est le résultat d’un couple naturel que tout oppose, plein de tensions et de contradictions. Dans la philosophie, la cascade, en perpétuelle fluctuation, est synonyme de l’impermanence. Pour Sophie Bourgenot, c’est un symbole de transformation dans la vie, un moment de bascule où l’eau, qui suit son cours habituel, est entraînée dans une chute extrême à laquelle se succède une réorganisation.
Tout au long du parcours de cette exposition immersive, de subtils effluves d’herbes et de pierres mouillées se mêlent à des paysages sonores. Tous nos sens sont éveillés et sont autant de clés qui nous permettent d’accéder à d’autres réalités.

Qu’ils manifestent le hiératisme inhérent aux rochers et menhirs, le mouvement jaillissant des cascades ou la vibrance des arbres, les dessins de Sophie Bourgenot donnent à voir un monde animé – mu par une âme. Ses œuvres traduisent une expérience de communion avec les éléments. Cela passe par la déconstruction des règles de composition traditionnelles reposant sur le découpage du paysage en plans hiérarchisés. L’échelle est brouillée : le regard, naviguant entre microscopie et macroscopie, fait l’expérience d’une totalité et d’où le sublime émerge.
Le dynamisme des images réside aussi dans la matérialisation, par le trait, d’une tension entre différentes forces physiques qui se défient sans jamais se combattre. La dialectique entre points et contrepoints, retenue et jaillissement, équilibre apollinien et déséquilibre dionysien s’incarne à travers le motif de la torsion qui scandent ses compositions. De ce bouillonnement polyphonique naissent des correspondances formelles aux potentialités métamorphiques. Un rocher se mue en créature, un visage se révèle dans le feuillage, les rides de l’eau dessinent une descente de croix. Dans une grande fluidité, accentuée par la brillance de la mine graphite, les formes sculptées sur le papier s’hybrident et se déploient.
Si l’image est changeante, c’est que l’artiste s’imprègne de multiples références. On retrouve dans son travail le noir et blanc des gravures germaniques, le foisonnement des peintures de Grünewald où les figures criantes s’entremêlent, la synthèse des miniatures persanes, la souplesse des reliefs romans ou encore le symbolisme d’un Gudea au vase jaillissant. Des obsessions de l’artiste aux apparitions émergeant de ses dessins, tout indique que l’œuvre de Sophie Bourgenot est marquée par l’intuition, la cyclicité et la durée. Et comme le dit Bergson : « L’univers dure. Plus nous approfondirons la nature du temps, plus nous comprendrons que durée signifie invention, création de formes, élaboration continue de l’absolument nouveau ».
Mathilde Badie, avril 2024
On pourrait dire qu’une des tâches de la peinture est de recueillir et de célébrer la présence. Présence du monde, présence d’un visage, d’un paysage, d’un objet.
C’est à ce titre que l’oeuvre de Sophie Bourgenot nous touche.
Son regard, recueilli dans la contemplation, invite à faire silence, à nous émerveiller devant l’inouï de la présence.
Ses fruits, ses légumes, ses fleurs reposent dans une lumière tranquille. Ils répandent autour d’eux silence et paix. On dirait que l’artiste éprouve de la gratitude envers le simple être là des choses.
Elle est pur réceptacle. Elle accueille le monde comme une terre recevante. Et nous voici, nous aussi, recueillis vers l’essentiel.
Elle caresse du regard le velouté d’un fruit, d’un poivron, d’une plante, qui ressemblent à une chair soyeuse. Et cela avec cet instrument qui est la mine de plomb: ses noirs, ses nombreuses nuances de gris, de blancs, irradient dans la sobriété et l’effacement. L’artiste elle-même s’efface devant la présence qu’elle se contente de recueillir.
Certains tableaux, plus récents, tout aussi sobres et dépouillés, sont réalisés avec des crayons de couleur.
A côté des oeuvres qui baignent dans l’immobilité de la présence, d’autres semblent dévoiler davantage l’intériorité de l’artiste: elles sont parcourues par un frémissement, un ondoiement, ou peut-être un vent qui balaie le paysage. Une étrangeté advient.
On s’interroge : qu’est-ce que ce battement qui fait ployer les plantes et les arbres, d’un bout à l’autre du tableau ? Une palpitation secrète, celle d’une joie, d’une ferveur, ou bien quelque menace qui rôde ?
A chacun de décider. Peut-être tout ensemble, car, bien souvent, l’artiste véritable célèbre la complexité de l’existence, où tout coexiste : bonheur et menace, joie et inquiétude. Toute la gamme des sentiments et des perceptions qui constituent l’humain en sa vérité.
Seules comptent la profondeur et l’acuité du regard. C’est pourquoi l’oeuvre de Sophie Bourgenot mérite d’être saluée.